Billet

Commensalisme et mutualisme

Imaginez qu’une souris se faufile chez vous, aille se cacher derrière votre poubelle ou pire, se glisse dans votre placard… Cela vous est déjà arrivé ? Pourtant, personne ne l’y a invitée et vous n’avez pas eu l’intention de l’attirer jusqu’ici… au contraire, vous vous en seriez sûrement volontiers passé !

Il n’est pas rare qu’une espèce côtoie largement l’être humain sans que ce dernier ne l’ait forcément provoqué ou recherché, et qu’elle entretienne avec lui des relations sociales privilégiées. On parle dans ce cas de relations de commensalisme : c’est la relation qui unit initialement la souris, ou encore le moineau picoreur, à l’Homme. Cette forme particulière d’interaction Homme/animal sous-entend un rapprochement inné de la part de l’animal, qui va tirer profit de cette situation - comme la souris va tirer profit du paquet de céréales que vous aurez laissé trainer !

Du latin « cum- » (avec) et « mensa » (la table), le commensalisme décrit le fait qu’une espèce animale se rapproche de l’Homme afin de « partager sa table », autrement dit en quête de nourriture. Dès lors que nos ancêtres sont devenus agriculteurs-éleveurs, il y a de ça environ 10 000 ans, les rongeurs se sont naturellement rapprochés des populations humaines. Maline, une espèce de souris a en effet trouvé une bonne raison de se rapprocher des stocks de grains accumulés par l’agriculteur : se nourrir devenait alors bien plus simple pour elle ! Cette espèce a essayé de trouver avantage de ce changement majeur pour son alimentation : on dit ainsi de la souris qu’elle est un animal commensal. Comme l’explique l’historienne des sciences Valérie Chansigaud, la souris s’est adaptée seule à cet environnement nouveau, qui a sûrement transformé ses caractéristiques. Mais il y a une véritable différence d’intentionnalité entre le commensalisme et la domestication, et cette différence n’aboutit pas aux mêmes résultats sur les espèces.

--> Lien vers un podcast audio dans lequel intervient Valérie Chansigaud : https://www.franceinter.fr/emissions/la-terre-au-carre/la-terre-au-carre-04-novembre-2020

Comprendre l’histoire de la souris, c’est aussi comprendre l’histoire du chat...

... car le jeu du chat et de la souris n’est pas nouveau ! Car oui, ce sont bien les souris qui sont le point de départ, dans l’histoire de la domestication de cet animal que nous affectionnons tant aujourd’hui. Attiré par ces petits rongeurs qui pullulaient dans les nouveaux villages agricoles, le chat s’est à son tour naturellement rapproché des foyers humains. Comprenant que ce prédateur pouvait lui être grandement utile pour combattre les souris, ce n’est qu’au fil du temps que l’Homme a commencé à mettre en place un processus de domestication, en sélectionnant les chats les plus dociles et les moins agressifs. Ainsi, cette interaction particulière de commensalisme a pu constituer, dans certains cas, un premier pas vers la domestication. En cela, le commensalisme se rapproche de la définition étymologique du mot domestication, qui dérive du mot « foyer, maison ». Mais si les tous premiers animaux domestiqués se sont probablement d’abord rapprochés des foyers humains par intérêt, cela n’a vraisemblablement plus été le cas dans le reste de l’histoire de la domestication.

Au-delà du commensalisme

Dans le cas du chat, comme dans celui du loup d’ailleurs, on parlera même plutôt de mutualisme. Homme comme animal ont compris qu’ils pouvaient tirer profit, chacun a leur manière, de ce rapprochement : il s’agit donc d’une relation réciproque, car les intérêts sont partagés par les deux espèces. Pour revenir au loup, de nombreux spécialistes supposent que le processus de domestication a d’abord pris la forme d’une relation de commensalisme entre les loups et les humains. Mais l’hypothèse du mutualisme est également très probable : certes, le loup a pu trouver une source commode de nourriture, parmi les restes alimentaires laissés par l’Homme. Mais sans doute l’Homme a-t-il vu en le loup un allié précieux pour la chasse, ainsi qu’un rival prédateur de moins, qu’il était bon d’avoir son camp…

Comme pour le chat, même si le loup a eu un geste de rapprochement vers l’être humain, il ne suffit pas à expliquer la transformation du loup en chien. Au-delà de l’apprivoisement progressif du loup par l’Homme, une sélection en fonction de la docilité et de l’agressivité s’est faite, entrainant de génération en génération l’apparition d’une espèce nouvelle, le chien. C’est l’une des thèses que défendent également l’archéozoologue Jean-Denis Vigne et l’anthropologue Jean-Pierre Digard, qui comptent parmi les plus grands spécialistes français de la domestication dans leurs disciplines respectives. Selon eux :

Le commensalisme est l’une des premières formes d’interaction entre hommes et animaux.

C’est suite à ce premier rapprochement que s’est produit, ou non, un processus de renforcement, selon que l’Homme a finalement décidé de s’intéresser de plus près à cette espèce commensale...


Sources :

Jean-Denis Vigne, Jean-Pierre Digard et Catherine Chauveau, « Domestication ou l’attrait réciproque entre hommes et animaux », Archéopages, octobre 2012.

Jean-Denis Vigne, « Les changements alimentaires liés à la domestication animale au Néolithique », Conférence au Musée de l’Homme, février 2020 : https://www.youtube.com/watch?v=W-MmyNGCct4


Ce contenu fait partie du dossier-glossaire intitulé "la domestication en questions".

N'hésitez pas consulter également le dossier "Entre chien et loup, regards sur la domestication".

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